2017 : année d’abolition de l’homophobie en islam ! Que les militants maghrébins proposent ce projet de loi : en Tunisie (en arabe, en français) et/ou au Maroc (en arabe, en français) !

Mon manifeste d'amour au peuple 2/3
 




Mon manifeste d'amour au peuple 3/3


ISLAM POSTMODERNE








Accès direct à l'ensemble des articles منفذ مباشر إلى مجموع المقالات
(Voir ci-bas انظر بالأسفل)

jeudi 21 février 2013

De la croyance à la foi 4

La Tunisie entre islam des Lumières et islam bédouin
  
Que l'on ne s'y trompe pas, la crise actuelle en Tunisie n'est pas tant celle du pays que de son islam; il s'agit d'une interrogation éminente dont dépendent le type de la société et l'avenir de la Tunisie : quel islam y instaurer, des Lumières ou des Bédouins?
Il est indubitable que c'est le parti EnNahdha qui est responsable de la situation qu'endure aujourd'hui notre pays, et cela tient moins à des orientations économiques ou politiques qu'à un choix stratégique principalement religieux : l'islam dont se réclame le parti.
La mouvance de Cheikh Ghannouchi, puisque c'est de cela qu'il s'agit au fond, s'est présentée aux élections avec un discours sans aspérités, prônant le retour à un islam apaisé en Tunisie; et cela a correspondu à une attente diffuse dans le peuple pour une prise en compte des sources spirituelles du pays, finissant par rallier nombre de suffrages augmentés par cette prime pour son passé militant contre la dictature.
EnNahdha a su, en effet, surfer sur la vague secouant et notre pays et le monde, emportant la renaissance d'une spiritualité débridée, marque majeure de la postmodernité.
Toutefois, le pouvoir jouant comme révélateur, le parti islamiste s'est trouvé obligé de définir sa conception de l'islam qu'il voulait pour la Tunisie. Et c'est ici qu'il s'est découvert divisé entre une conception majoritaire déconnectée des réalités du pays, car tournée vers un islam prôné en Arabie, rigoriste et belliqueux, et une vision minoritaire certes, mais qui a le mérite de coller à l'islam aux couleurs de la Tunisie, modéré et paisible.
En l'occurrence, il ne s'agit pas seulement d'une question interne au parti islamiste puisqu'elle rejoint une fracture sociale entre ces deux visions de l'islam toutes deux se réclamant de l'authenticité et dont le choix est inévitable pour la construction de la Tunisie du futur, l'islam ne pouvant être écarté de la sphère publique étant, par essence, à la fois une religion et un code de vie civile.
Si l'on est en présence, grosso modo, d'un islam se voulant traditionaliste, d'un côté, et d'un autre se présentant comme moderniste, de l'autre, on est en fait confronté à une situation encore plus enchevêtrée, carrément inextricable pour qui n'est pas au fait des subtilités aussi bien de notre société que de notre religion.
En effet, les traditionalistes sont eux-mêmes divisés en ce que l'on qualifie de salafis et qui se veulent les traditionalistes des traditionalistes, se subdivisant eux-mêmes en autant d'obédiences que d'animateurs, mais que l'on pourrait distinguer par le franchissement ou non du Rubicond qu'est la terreur au service de leur vertu.
Puis, on a ce qui pourrait être qualifié de traditionalisme éclairé où l'on trouve d'aucuns tirant leur légitimité d'une lecture littérale du Coran et leurs références de l'islam oriental, essentiellement bédouin. Et d'autres qui s'attachent à un islam plus modéré tel qu'il est pratiqué en Tunisie, marqué par une forte influence malékite et donc citadine et qu'on pourrait qualifier de baldi.
Il ne faut pas se tromper, cependant; ces deux tendances ne sont pas monolithiques et regorgent, elles aussi, de courants et de variantes. Pour simplifier, nous dirons que, tels les salafis divisés entre modérés et extrémistes, nos éclairés baldis varient entre ceux qui versent dans un conformisme paisible et ceux qui adhèrent à l'esprit contestataire soufi.
Et la situation se complique encore plus lorsque l'authenticité dont tout le monde se réclame est confrontée à la modernité, l'autre pôle de la société qui ne s'embarrasse pas, pour autant, de se réclamer parfois de l'islam, mais à la surface, comme d'un vernis, l'islam devenant ce badigeon blanc presque uniforme de nos murs.
De fait, la question de l'authenticité reste centrale, qu'elle le soit à la sauce religieuse ou laïque. D'aucuns nient la même, en son sens habituel, pour ne prendre en compte que ce qui est présenté comme son fondement identitaire. Et là encore, les choses peuvent se compliquer, en se retrouvant avec cette nouvelle forme d'authenticité, épurée pour les uns et dogmatique pour les autres, fermée à un ou sur un passé révolu considéré comme une icône protégée ou une icône à remplacer par une autre.
Les uns l'élèvent ainsi au statut de socle identitaire et les autres renient ce socle s'il n'est pas dépoli, déshabillé de ses guenilles usées pour être affublé des oripeaux de la Modernité. Pour ces derniers, tout comme pour les premiers, l'authenticité reste une icône, mais non plus intouchable, soit donc une nouvelle idole (car l'islam a abattu toute idole), plutôt une icône informatique. Celle-ci se réduit donc à un symbole graphique associé à un corpus, permettant l'accès à la matière de l'application sollicitée à la demande et par un dispositif de pointage aux canons de la modernité, filtrant l'activation des commandes.
Dans un cas comme dans l'autre, l'erreur est patente. Pour les uns, on ne fait pas face à la réalité telle qu'elle se donne à voir; or, cette réalité, c'est qu'on ne peut plus faire abstraction du passé, ce temps mythique qui revient avec son irrationalité et qui n'en est pas une, étant une rationalité autre, différente de ce à quoi on était habitué. Pour les autres, on ne peut plus se réclamer d'une modernité vidée de tout son sens par un positivisme outrancier, un scientisme dépassé; il nous faut entrer de plain-pied dans la postmodernité dont la forme la plus évidente est l'oxymore.
Nous y voilà ! L'oxymore aujourd'hui en Tunisie est de savoir si on peut ou non être à la fois musulman et démocrate. Poser cette question, cela revient, en quelque sorte à se demander, ainsi qu'on le faisait un certain temps, comment être persan ?
Empressons-nous de répondre : oui, on peut être musulman et démocratie. J'en ai déjà parlé et j'en apporterai la preuve dans un article à venir sur l'éthique musulmane et l'esprit de la démocratie, exactement comme a pu le faire déjà Max Weber avec l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Ce dernier a brillamment démontré comment la « rationalisation généralisée de l'existence », l'imperium d'une via recta de la raison, a engendré le monde désenchanté dont on souffre encore, particulièrement dans notre pays, longtemps et encore écartelé entre une tradition culturelle vivante, mais sous l'éteignoir, et une technocratie se voulant purement rationnelle et versant dans l'irrationalité pure.  
Aujourd'hui, réduire à une quantité négligeable l'islam en Tunisie, c'est continuer, pour le moins, l'œuvre de désenchantement du monde dont l'échec est désormais patent. Mais comment réenchanter ce monde, comment faire en sorte que l'islam redevienne cette religion des Lumières qui a longtemps illuminé l'humanité ?
D'abord, en faisant ce que conseillait ce maître de l'art politique qu'est Machiavel qui assurait que  « Lorsque se produit une erreur dans laquelle tombent tous les hommes, ou la plupart d'entre eux, je ne crois pas qu'il soit mauvais d'y revenir plusieurs fois pour la condamner ».
L'erreur majeure aujourd'hui est de croire que l'islam authentique est non seulement un islam aux couleurs du passé, mais aussi et surtout une religion à interpréter selon une lecture bédouine telle qu'on la prône en Arabie. Je reviendrai sur cette assertion pour démontrer sa fausseté avec, à l'appui, les preuves irréfutables.
Disons juste pour l'instant qu'il nous faut prendre conscience qu'il est une différence capitale entre la croyance et la foi, et que la foi peut être scientifique. Écoutons donc ce qu'affirmait Jean-Didier Vincent, qui est peut-être l'un des plus célèbres neurobiologistes français et dans le monde, membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie de médecine, sur la différence entre la foi et la croyance (propos recueillis par La Vie du 9 août 2012) : « La croyance est une fatalité du cerveau qui fait que l'on est attaché à des objets ou à des situations qui n'existent pas. La foi est, au contraire, un acte totalement rationnel qui résulte d'une quête d'amour, la seule vérité qui compte. »
Ensuite, atteindre à ce niveau supérieur de la foi en islam se fera en soutenant, comme le rappelait Walter Benjamin, que « chaque époque ne rêve pas seulement la prochaine, mais en la rêvant elle s'efforce de s'éveiller ».
Or, le réveil dont il s'agit en Tunisie est un réveil à un islam qui soit authentique, et ce non point en dépoussiérant ses textes et en les appliquant soit à la lettre soit selon une interprétation consacrée. Que celle-ci relève du zeitgest moderniste, cet esprit du temps si prégnant chez une partie de nos élites, ou du consensus sapientium traditionaliste chez l'autre partie se voulant représentative des sages ancêtres, rien n'y changera.
Tout sera en mesure de changer, le réveil aura lieu en rouvrant la porte fermée sur l'interprétation et l'exégèse du corpus coranique, en reprenant l'Ijtihad, un effort ne devant jamais cesser et auquel l'islam appelle et rappelle inlassablement, invitant à user de la raison et à se libérer de la forme des textes pour solliciter leur esprit, recourant à ce qu'on appelle desseins et intentions du législateur divin, Dieu. Ainsi, et seulement ainsi, on retrouvera l'esprit de l'islam qui fut et doit rester une révolution permanente, tout en sauvegardant sa prétention rationaliste et universaliste.
Revenons maintenant à cette arlésienne de l'authenticité pour dire que si l'on veut être conforme, non seulement à l'esprit de l'islam (ce qui est notre option), mais aussi et surtout à son texte, une telle authenticité exclut définitivement la lecture bédouine de l'islam en conformité avec le libellé explicite des textes coraniques et de la tradition prophétique avérée et attestée.
Nous nous limiterons ici au texte sacré en rappelant à ceux qui, se réclamant du salafisme, ne font en fait que cette lecture condamnée par la religion, la teneur des versets 97 et 98 de la Sourate du Repentir et du verset 17 de la sourate Les appartements que nous reproduisons ci-après en suivant la traduction de Sadok Mazigh :
« Les Bédouins sont les plus obstinés des incrédules; ce sont les pires hypocrites. Ils sont les moins faits pour assimiler, en toute conscience, les notions révélées par Dieu à son Messager. Dieu est Omniscient et Sage — Parmi les Bédouins, il en est qui considèrent l'aumône comme une corvée et qui guettent impatiemment votre ruine. Cette ruine, c'est eux-mêmes qui la subiront. Dieu entend tout, sait tout. (Le Repentir 97 - 98).
« Les Bédouins ont affirmé : "Nous croyons en Dieu". Dis : "Vous êtes loin de croire. Dites plutôt : Nous nous soumettons!" la foi n'a pas encore gagné vos cœurs. Si vous obéissez sincèrement à Dieu et à son prophète, vous ne serez, en rien, frustré du fruit de vos œuvres : Dieu est si enclin au pardon, si plein de miséricorde » (Les appartements 14).
Notons que parlant d'islam bédouin ou nomade, il s'agit moins pour nous de pointer une quelconque catégorie sociale qu'un type de lecture de la religion ainsi que cela est parfaitement clair dans les extraits ci-dessus.
Aujourd'hui, le parti de Cheikh Ghannouchi qu'on dit monolithique se lézarde autour de cette question cruciale de l'authenticité de la lecture de notre religion; et il était temps ! Il est encore plus temps que les musulmans éclairés dans ses rangs réalisent à quel point leur responsabilité est de convaincre la majorité de leur parti à se rallier à une lecture saine de notre religion pour qu'il redevienne l'islam des Lumières appelé à éclairer le monde entier de sa riche spiritualité, cet humanisme de grand format.
Sinon, ils doivent tirer toutes les conséquences qui s'imposent et que leur conscience doit fatalement leur imposer, les amenant à quitter un parti qui ne veut pas se refonder pour en bâtir un autre en mesure de servir l'islam ainsi qu'il le mérite. Et cela ne peut se faire qu'avec intelligence et en respectant le peuple dans son adhésion à un islam de paix, ouvert sur son environnement, ayant renoué avec son véritable esprit et avec l'atmosphère mentale (pour employer une expression du sociologue Patrick Tacussel) de notre postmodernité ambiante. 
Ainsi contribueront-ils à la paix en Tunisie et dans le monde avec une religion à nouveau révolutionnaire, participant même à ce « Grand Être » dont parlait le visionnaire que fut Auguste Comte, à savoir « l'ensemble des êtres passés futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l'ordre universel »  
Terminons en rappelant ce que disait Nietzsche sur la conception vraie de la tradition et l'étroite intrication entre tout archaïsme et toute modernité, y compris la plus sophistiquée technologiquement : « J'ai suivi à la trace les origines. Alors je devins étranger à toutes les vénérations. Tout se fit étranger autour de moi... Mais cela même, au fond de moi, qui peut révérer, a surgi en secret. Alors s'est mis à croître l'arbre à l'ombre duquel j'ai site, l'arbre de l'avenir. »
Pourvu donc que l'on sache enfin au sein d'EnNahdha distinguer dans la forêt foisonnante de la civilisation de l'islam et sa culture universaliste l'arbre d'avenir au feuillage fourni sous l'ombre duquel prospérera la Tunisie Nouvelle République. Retrouvant dans l'islam ce qu'il a substitué aux idoles, le cerveau, le cognitif, on y communiera alors volontiers en une ferveur religieuse authentique qui soit non plus une croyance dans des icônes, mais une foi en un Dieu unique adoré en « esprit et en vérité ».
Tel est le défi posé aujourd'hui aux justes au sein même du parti de Cheikh Ghanoouchi sommé de choisir entre sa conception actuelle, bédouine et inauthentique de l'islam, et la seule véritable et authentique, celle de l'islam des Lumières.